L’ouverture du Siam au commerce international au XIXe siècle ne découle ni d’une volonté unilatérale ni d’un simple effet de mode diplomatique. L’État siamois navigue alors entre la pression coloniale des puissances occidentales et la préservation de ses intérêts locaux, tout en observant les bouleversements chez ses voisins.
Le second Empire français intervient dans la région avec une stratégie d’influence, articulée autour de la convention du Cambodge de 1863. Ce texte, loin d’être une formalité administrative, redéfinit les équilibres économiques et politiques du bassin indochinois. Les rapports de force s’en trouvent durablement modifiés.
Les maisons sur pilotis en Assam, reflet d’une tradition ancestrale
Au nord-est de l’Inde, l’Assam déploie ses vallées humides et ses montagnes sous l’œil du Brahmapoutre. Dans cet environnement où la météo décide souvent du sort des hommes, les maisons sur pilotis ne relèvent pas du folklore ni du choix esthétique. Elles découlent d’une nécessité, presque d’une loi tacite, imposée par la nature et la géographie. Depuis des générations, les villages disséminés près du golfe du Bengale se distinguent par ces habitations surélevées qui protègent des crues soudaines et d’une humidité qui n’accorde aucun répit.
La structure de ces maisons doit tout à l’ingéniosité locale. Des pilotis en bambou ou en bois, profondément ancrés dans la terre, forment l’ossature principale. Ce choix s’explique aisément : le bambou, matériau omniprésent, allie solidité et légèreté, tandis que certaines essences de bois résistent remarquablement à la décomposition, même sous la pluie incessante. Les murs et les toitures sont couverts de chaume ou de feuilles d’ikora, reproduisant des gestes transmis par les artisans du peuple Khasi. Récemment, la tôle ondulée a commencé à remplacer les matériaux traditionnels, donnant un nouveau visage aux hameaux, sans pour autant effacer la logique constructive héritée du passé.
Ce surélèvement ne protège pas seulement des inondations. Il repousse aussi les animaux sauvages, fréquents dans les forêts alentour. L’espace situé sous l’habitation, souvent ombragé, sert de stockage ou de lieu de vie pendant les périodes de grande chaleur. Vivre sur pilotis, ici, c’est adopter une manière de s’organiser, de se défendre contre les éléments, d’habiter un territoire modelé par les eaux et les saisons.
Comment l’ouverture commerciale du Siam a-t-elle influencé l’architecture régionale ?
Le XIXe siècle marque une période où le royaume du Siam élargit ses horizons commerciaux vers l’Extrême-Orient. Ce mouvement dépasse largement l’échange de marchandises : il propulse des idées, des techniques, des façons de bâtir. Les caravanes venues du Bengale ou de Chine acheminent bien plus que des étoffes ou des épices ; elles introduisent des manières nouvelles de concevoir l’espace et d’assembler les matériaux.
Plusieurs exemples témoignent de ce brassage. Les Minangkabau de Sumatra Ouest transforment la structure de leur habitat, à l’image des Dayak du Kalimantan ou des bâtisseurs de Wea Rebo à Florès. Les bases de l’architecture traditionnelle indonésienne, toits aigus, pilotis élevés, usage généralisé du bambou et du bois, trouvent un écho en Assam. Cette circulation d’idées et de matériaux est favorisée par les réseaux maritimes et fluviaux, qui rapprochent les peuples et favorisent les métissages architecturaux.
Voici quelques influences qui se sont croisées et adaptées sur place :
| Région d’influence | Élément architectural | Adaptation locale en Assam |
|---|---|---|
| Siam | Structure surélevée | Pilotis renforcés en bambou |
| Sumatra Ouest | Toiture en corne de buffle | Toit à double pente en chaume |
| Kalimantan | Espaces multifonctionnels sous la maison | Aire de stockage et de vie ombragée |
L’ouverture au Siam a donc stimulé la diffusion de la construction sur pilotis jusqu’aux villages assamais, en accélérant le mélange des techniques. Un regard attentif montre l’influence chinoise dans les décors, tandis que les échanges avec les habitants de Nias ou de Papouasie influencent le choix des matériaux et l’organisation intérieure des espaces domestiques.
Le second Empire : moteur du développement économique et des échanges en Indo-Chine
La seconde moitié du XIXe siècle voit Paris imposer sa marque en Indo-Chine. Sous le second Empire, la région devient un foyer de nouveautés, d’investissements et de convoitises. Le commerce s’intensifie, alimenté notamment par la demande européenne en cuivre, thé, argent et riz. De nouveaux axes ferroviaires percent les campagnes, des ports s’agrandissent, et l’Assam, à son tour, s’ouvre à une mobilité inédite.
Ces bouleversements ne s’arrêtent pas aux infrastructures. Dans les villes administratives, l’architecture coloniale s’impose, tandis que le style indo-sarracénique, hybride entre influences mogholes et touches victoriennes, gagne les nouveaux quartiers. Les bâtisseurs britanniques, forts de leur expérience indienne, introduisent la brique, la tôle ondulée et le béton dans les constructions sur pilotis. Pourtant, dans les villages, la tradition résiste : le bambou et le bois continuent de dominer, et le chaume recouvre encore la majorité des toits, indifférent aux innovations des ingénieurs occidentaux.
L’attrait pour la nouveauté ne s’arrête pas là. L’Art déco, venu d’Europe, s’invite dans la décoration intérieure des maisons plus cossues, sans jamais effacer l’héritage local. Ce mouvement crée une hybridation visible dans tout le nord de l’Indo-Chine : des villes en mutation, des campagnes attachées à leurs racines. Les ambitions d’une minorité urbaine se heurtent à la réalité du monde rural, où la maison sur pilotis demeure, plus que jamais, un repère face au climat et à l’incertitude.
Convention du Cambodge et dynamiques régionales : quels impacts sur l’habitat traditionnel ?
L’impact de la Convention du Cambodge ne s’arrête pas à sa zone d’application directe. Les rives du Brahmapoutre, tout comme les plaines du Pantanal, voient leur habitat sur pilotis confronté à des évolutions inattendues. Les échanges entre les chercheurs de l’Université Fédérale de Pará, à Belém, et les architectes de Paris-Belleville illustrent l’ampleur et la complexité des changements en cours. Ce dialogue met en avant la résilience des systèmes traditionnels, mais aussi leur vulnérabilité croissante face à la pression foncière et à l’essor de l’auto-construction rapide.
Les constructions récentes, souvent érigées dans l’urgence, s’inspirent des palafitas amazoniennes, tout en s’écartant parfois de l’esprit des maisons d’Assam. La tôle ondulée ou les matériaux composites remplacent désormais le bambou et la résine de wassaï, qui autrefois garantissaient une relation équilibrée avec la nature. L’arrivée prochaine de la COP 30 à Belém semble placer la question du logement traditionnel au centre des débats sur la transformation urbaine en Extrême-Orient.
Voici trois enjeux majeurs qui se posent aujourd’hui :
- Habitat insalubre : la multiplication des quartiers précaires alerte autorités locales et organisations internationales.
- Défis climatiques : les crues exceptionnelles, amplifiées par les bouleversements climatiques, mettent à rude épreuve les anciennes solutions architecturales.
- Transmission des savoirs : la perte progressive des techniques ancestrales soulève la question de l’avenir de ces pratiques adaptées au milieu.
La tradition du pilotis, des rizières cambodgiennes aux berges amazoniennes, garde une portée unique. Pourtant, la pression immobilière, l’urbanisation accélérée et la fragmentation des communautés rurales redessinent peu à peu le paysage, dans une tension permanente entre mémoire et mutations. Le visage de l’Assam, comme un miroir des bouleversements régionaux, raconte à sa manière l’histoire d’une adaptation sans cesse remise en question.


